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Une œuvre portée aux nues par l’amas pâteux des critiques, garnie d'un Grand prix du roman de l'Académie française et qualifiée de roman d’Amour du siècle par des convaincus. C’est peut-être l’arme fatale des pavés de 800 pages: une fois au bout, inévitablement on porte ces 800 pages en nous, qu’on ait voulu cette grossesse ou non, c’est trop tard, on baigne dedans et l'aimant ou pas, on ne peut aussitôt la renier ni l’oublier, alors même que l'œuvre portée serait éperdument futile. Le lieu commun de l’histoire d’amour nous est décrit au travers de la rencontre entre des personnages façonnés durement au burin, enfermés dans leurs caricatures et émotionnellement isolés. Solal, sous secrétaire général travaillant à la SDN ravit Ariane d’Auble, noble pureté genevoise et ensemble, ils vont prendre à tout va la spirale descendante de la passion amoureuse jusqu’à la petite chute aigre-douce. Les personnages ne communiqueront jamais entre eux pour se comprendre, chacun sera une statue immobile enfermée dans ses angoisses, hermétique à la communication avec l’autre ou à l'évolution.
* Enfermé dans sa caricature, Solal ne sortira jamais de sa contradiction à vouloir d’un côté, rejeter le mondain artificiel de cette société de "dansants" (SDN) et de l’autre, à y courir nourri d’ambition et à vouloir y revenir en tendant la main, conscient que son identité se confond avec ce rôle social. Enfermé aussi dans sa contradiction à vouloir rejeter l’artificiel de l’esthétique physique tout en usant du sien pour ses intérêts et son amour. Enfermé enfin dans sa fatale obsession à condamner les convenances propres de l’amour aristocrate d’Ariane alors même qu’il s’y adonne de peur de la perdre. Il n'évoluera jamais, il n'en parlera jamais à Ariane.
Ariane d’Auble, quant à elle, s’enferme dans sa passion amoureuse et ne vit plus que pour et par son amour, ne cherche plus qu’à s’en nourrir pour donner de la consistance à sa vie. Mais attention, une passion propre et élégante, il n’est pas question que Solal puisse la voir se moucher, surprendre ses gargouillis au ventre ou encore l’entendre s'agiter dans les toilettes. Assez drôle en fait, à bien y réfléchir, mais un caractère encore très clôturé. Elle n'évoluera jamais, ne se confiera jamais à Solal. Le même caractère figé peut être retrouvé auprès de tous les personnages du roman, Adrien Deume, rat de carrière insignifiant ou Antoinette Deume toute en suffisance creuse etc. Ces personnages sont décrits dans leurs caricatures, leur isolement, ils cohabitent ensemble mais ne communiquent jamais véritablement sur leurs angoisses et donc ne peuvent se comprendre, ne se rejoignent jamais. Ils sont cloisonnés dans leurs bulles, rebondissant l'une contre l'autre. Il s'agitent comme des pantins auto-suffisants. Où est donc passée l'humanité des relations humaines ? Où sont décrits la sensibilité et les échanges qui font évoluer l'homme et la femme ? *
Voulu ou non, ce style descriptif donne une impression de personnages de vignettes, immobiles et sans nuances. Leurs échanges se cantonnent à des répliques irréelles et l’amour est décrit dans le roman plus comme un mode d'emploi plutôt qu'une histoire vivante. L'amour devient une simple légende apposée sur le quatrième de couverture de la collection blanche de Gallimard : « Avec cet ample roman, dont le titre aurait pu être Le Livre de l'Amour, c'est une fresque de l'éternelle aventure de l'homme et de la femme qu'après un long silence nous offre l'auteur [...] ». L’écriture magnifiquement épique et ampoulée de Cohen ajoute à cette distance que le lecteur peut avoir par rapport à l’œuvre et à ses personnages.
En dehors de cette légende froide, ces personnages, on les sent peu humains, sans nuances. Comme si Cohen nous racontait une histoire que quelqu’un d’autre lui aurait racontée et qui aurait perdu sa réalité.
Un fait divers de 800 pages ? Martin Zygmunt |